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Un article sur le film "Vendredi Soir" réalisé par Claire Denis

Par Séverine Boularan

Vendredi Soir : De laquelle, entre la réalisatrice Claire DENIS et l’écrivaine Emmanuèle BERNHEIM, peut-on envier le style
sensuellement poétique ? Des deux.

Ayant moi-même une préférence quasi naturelle pour le support livresque, je choisissais de commencer par lire la nouvelle Vendredi Soir. Je ne connaissais par l’auteure et me délectait déjà de la langueur de son écriture, de son phrasé coulant malgré de récurrents sauts à la ligne, de la délicatesse des mots dans la simplicité de l’action. Je redoutais de regarder le film, restée sur la déception amère de la transcription, certes réalisée par Hollywood, du roman de Pierre BOULE, « La planète des singes ». Et découvrais pourtant le plaisir de faire arrêts sur arrêts d’images afin d’en apprécier, comme on goûterait un bon vin, son orchestration. Claire DENIS donnait vie en image à l’imaginaire qu’Emmanuèle BERNHEIM m’avait suggéré par ses mots.

Vous l’aurez compris, ce qui m’intéresse dans le film « VENDREDI SOIR » est la question quasi générique de la retranscription d’une oeuvre écrite en œuvre cinématographique. De nombreux scénarios sont en effet élaborés à partir d’un texte, que ce soit une pièce de théâtre ou une nouvelle, ou encore une œuvre monumentale à la Dostoïevski. Le choix est souvent celui de l’ellipse et du raccourci via des dialogues ou des scènes qui mettent en action l’innomé dans le texte. Les réalisateurs font ainsi davantage office de traducteurs que de passeurs : ils ne prolongent pas l’ouvrage, ils l’adaptent au cinéma. Ce n’est pas le cas dans l’œuvre de Claire DENIS .

De quelle histoire s’agit-t-il ? « Demain Laure déménage, elle va vivre chez François, son fiancé. En quittant son appartement, elle se retrouve prisonnière d’un gigantesque embouteillage. Mais elle s’en fiche, elle est fatiguée, ce soir, c’est dans sa voiture, qu’elle se sent vraiment chez elle. Dehors, les piétons fourmillent sur les trottoirs, la circulation est bloquée, les klaxons retentissent : tout le monde se hâte et s’énerve sauf un homme, immobile, là-bas un peu plus loin, dans la lumière d’un néon. Il s’avance, frappe à la vitre de la voiture de Laure et monte à côté d’elle ». J’ajouterai à ce synopsis que le film, comme la nouvelle, ne racontent pas seulement l’histoire d’un couple qui se forme pour une nuit, pas seulement. Ils décrivent « le trajet mental d’une femme» qui, alors qu’elle quitte sa vie pour bientôt construire celle de son couple, se retrouve entièrement disponible à la vie elle-même, aussi bien dans ses joies que dans ses peurs. Ce « tsunami intérieur » change la perception du monde, en agrandit les pourtours pour élargir les possibilités et rendre ainsi la rencontre possible.

Et bien sûr, tout cela ne se fait pas sans appréhension. A l’image de cette ville, Paris, qui dans la nuit, devient de plus en plus « étrange et hostile » . C.DENIS figure alors ces regards de la foule de passants morts-vivants, qui attendant après un métro vide, semble condamner l’acte si peu délictueux de Laure. Mais aussi ceux bienveillants qui soutiennent l’héroïne, comme celui de cette vieille femme aux cheveux gris et raides qui l’observe à travers la vitre. Nous sommes invités à l’intérieur d’une voiture, plongés dans le trafic urbain qui offre à la réalisatrice un décor idéal pour se permettre la référence à Hitchcock, entre feu rouge et voiture noire, entre peur d’être poursuivie et volonté d’avancer, alors que la musique s’est tue. Vendredi soir est résolument un film de « climat » , définissant ses contours entre une multitude de genres, au style simplement différent et purement personnel de Claire Denis.

Qu’en est il des personnages et des acteurs ? Pendant que Laure nous est présentée dans la grâce de sa féminité, le personnage masculin est quant à lui pleinement incarné par Vincent LINDON.
Le choix des comédiens réalisé par Claire DENIS est non seulement judicieux, il est également audacieux.

Qui mieux que Valérie LEMERCIER pouvait personnifier l’héroïne créée par Emmanuèle BERNHEIM ? Qui mieux que cette comédienne, que l’on connaît surtout pour ces rôles comiques mais toujours un peu décalés et que l’on a découverte d’une grande tendresse une fois passée derrière la caméra , était capable de donner une telle densité à cette femme qui devient narratrice d’elle-même? A la lecture du livre, on peux imaginer une femme fragile et belle,au cœur malgré tout aventureux lorsque l’auteure nous livre ses pensées rassurées.C.DENIS n’a pas choisi l’évidence de telle ou telle comédienne qui, parce qu’elle aurait préalablement interprété ce genre de rôle, serait quoi qu’il en soit à la hauteur. Non, elle semble davantage avoir fait ici le pari de la transfiguration du comédien au contact d’une histoire. Probablement la réalisatrice a-t-elle su donner l’envie à la comédienne de rendre vivante cette fausse héroïne qui se perd dans les bras d’un autre, un soir de vagabondage tout autant existentiel que sensuel. Et voilà que V.LEMERCIER donne chair à Laure grâce à cette caméra qui capte, dans le regard parfois timoré de l’actrice, son goût pour le secret et la passion que l’on devine inassouvi. Voilà encore que C.DENIS soutient des plans-séquences entiers sur des gros plans sur les mains graciles parce que laiteuses de l’actrice, y compris lorsque, dans un moment de panique Laure veut quitter sa voiture qui n’est déjà plus la sienne.

Vincent LINDON procure, quant à lui, la permanence de son personnage : l’homme est posé, calme, fidèle à lui-même. On reconnaît son style jusqu’aux chaussures, apprécie sa douceur jusque dans ses gestes, retrouve ce regard fixe et tranquille qui fait la force de sa présence dans tout ces précédents films. Comme s’il fallait cet homme pour rassurer l’actrice et ce comédien pour renforcer la femme.

Il devient évident, au visionnage du film et à la lecture du livre, que les deux femmes partagent un univers, un style, une sensibilité commune. Cette évidence qui leur a donné l’envie de co-écrire un scénario. La petite histoire de la genèse du projet est elle-même délicieuse : C.DENIS sollicite E.BERNHEIM pour co-écrire un script à partir du dernier scénario écrit par Jean RENOIR . Ce qui les unit est de vouloir raconter l’histoire d’une rencontre sur un temps court et dans un huis-clos. L’auteure est cependant réticente à s’appuyer sur l’œuvre d’un plus grand. Elle-même vient de finir l’écriture d’une nouvelle. Peut-être sera-t-elle adaptée ? C.DENIS adopte le projet.

Ce qui semble d’autant plus admirable dans ce que l’on peut qualifier d’œuvre collective, est que le texte de l’une devient un espace de créativité pour l’autre, le tout au service d’une histoire épurée. Comme un peintre chorégraphie un tant soit peu ses toiles, C.DENIS a phrasé le script de manière à respecter le tempo de la narration d’E.BERNHEIM. Elle joint l’agréable en l’utile en puisant dans son répertoire des années quatre-vingt comme autant d’éléments sonores que le lecteur n’imagine pas quant il lit « La musique s’interrompit pour les informations. Laure se figea » . V. Lemercier chantonne alors Manue Reva quand la voix délicatement coquine d’une speakerine annonce la grève des transports parisiens. La photographie d’Agnès Godard ajoute de magnifiques clichés, notamment sur des visages devenus popelins sous les traits d’un maquillage voulu pour un conte de fées. A y regarder de plus près, C.DENIS n’a effectivement pas considéré le texte d’E.BERNHEIM comme un carcan, comme cette dernière semblait le craindre . Pour la réalisatrice, « le film était contenu dans le livre ». A quelques détails près. A une fin près. Que je vous laisse le plaisir de découvrir.

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