http://www.cinema-poet.com

Un article sur la pauvreté et la fatalité dans le film Japonais "Dodes Kaden" réalisé par Akira Kurosawa par Yannick Kernech


Dans les pages d’un journal comme celui-ci qui a pour vocation essentielle d’ouvrir le champ philosophique au cadre le plus large, il nous a semblé vital d’y incorporer une section cinématographique. Que le lecteur se rassure, il ne s’agira pas d’analyser tel ou tel film à la manière d’un mauvais critique, mais, plus simplement et plus modestement, de livrer quelques clés utiles à l’interprétation de l’œuvre. Il n’est donc pas question de saisir le film dans son intégralité ; au contraire, nous voulons porter à la réflexion certains moments qu’il nous a paru crucial de déployer.

Il aurait été de plus inconcevable de nommer notre journal Dodes’Kaden (onomatopée d’origine japonaise caractérisant le Tchou-Tchou d’un train) sans mentionner le film éponyme de Kurosawa, premier film en couleur du réalisateur sorti en 1970 et synonyme de rupture dans sa filmographie. Cependant, pourquoi faire figurer cette brève lecture du film au sein de notre dossier consacré à la pauvreté ? La réponse est simple : on a cru voir se
déployer, dans cette œuvre majeure du maître nippon, une pensée singulière qui éclaire,pensons-nous, certains mécanismes propres à la pauvreté, en tant qu’elle est étroitement liée au tragique.

Comment, dans un premier temps, pouvons-nous la caractériser la misère inhérente au bidonville, que nous décrit le réalisateur de Vivre ? On observe avant tout une véritable progression de la violence tout au long du film. Le mari trompé est semblable à un
mort-vivant : il est mort d’avoir vu sa femme le tromper. Cette mort, nous la ressentons mais nous n’y assistons pas, car elle précède chronologiquement l’action du film ; elle se situe dans un ailleurs inaccessible dont nous en percevons les effets. Néanmoins, cette violence qui, jusque-là, ne faisait que sous-tendre certains éléments du récit,va,au fur et à mesure du déroulement,se manifester, jusqu’à apparaître. La fille, bonne à tout faire de son oncle poignarde le jeune livreur simultanément à l’action du film, mais Kurosawa prend le parti de ne pas rendre encore visible cette violence ; elle est plus que jamais présente, mais ailleurs, dans un autre espace. On perçoit bien cette progression au niveau
des couleurs du visage du mendiant et de son fils, qui d’un teint rosé vire au bleu. Enfin,avec la mort du jeune garçon, on assiste à l’apparition de cette violence, et avec elle, de tout le tragique de l’œuvre.

Mais il ne s’agit pas pour Kurosawa de mettre en scène quelque histoire triste ou immorale.En effet, après ce pic de violence, on assiste à une sorte de basculement, de renversement où chacun des récits de vie trouve une issue, que nous la jugions bonne ou mauvaise : les deux alcooliques rentrent chez eux, la femme infidèle se résigne et quitte le foyer, le mendiant dont le fils vient de mourir est laissé seul avec sa folie. Ainsi, en suivant un assez grand nombre d’existences particulières, c’est le réel, dans sa complexité, que le réalisateur essaie d’épouser. De plus, il faut bien voir que toute l’histoire ne demeure qu’une seule
journée dans la vie des miséreux et l’on devine que chaque jour qui ont précédé et qui suivront seront semblables à celui-ci, avec sa violence et son basculement, cette tragique répétition _ dont la meilleure représentation au sein du récit demeure, à n’en pas douter, l’enfant-tram, dont la journée est constituée d’aller et de retour qui nous dévoile non pas tant l’injustice de ce conte mais, bien plus profondément, toute la cruauté inhérente à la réalité elle-même, avec la signification que lui attribue Clément Rosset dans le Principe de cruauté, par ailleurs souvent relevée par les critiques dans le cadre d’une interprétation de Dodes’Kaden : « Par cruauté du réel, j’entends d’abord, il va sans dire, la nature intrinsèquement douloureuse et tragique de la réalité ».

Kurosawa nous fait prendre conscience de l’aspect scandaleux du réel. Quelles portes de sortie restent-ils alors aux miséreux ? Le réalisateur en suggère essentiellement deux. Afin de les déceler, arrêtons-nous quelques instants sur le personnage de l’enfant-tram,
Rokuchan. Celui-ci, on le découvre dès les premières scènes, est fou. Nous le prenons pour un fou car nous-mêmes, en tant que spectateur, ne voyons pas le train. Pourtant, il est bien là. Il ne peut y avoir de train dans un tel endroit, pourtant,ne l’entendons-nous pas ? C’est à ce moment que l’on peut dire que Kurosawa prend parti. La caméra n’est elle-même pas neutre et ne s’en tient pas à la simple contemplation de Rokuchan. Tout au contraire, elle s’élance avec lui. S’il prend parti pour l’enfant-tram, Kurosawa prend également parti pour
sa folie. Celle-ci se comprend en effet comme la condition de possibilité de sa joie au sein d’un lieu si repoussant, c’est-à-dire le bidonville. Il ne voit plus la misère, mais seulement la locomotive et les rails absents. Kurosawa, furtivement,nous fait voir une autre porte de sortie lors de la rencontre-éclair entre le peintre du dimanche et l’enfant-tram. Avec le regard du peintre, le bidonville devient objet de contemplation, objet esthétique. L’art et la folie demeurent ainsi les seules échappatoires des miséreux.

D’autre part, la folie, dans une certaine mesure, est sagesse ; en d’autres termes,l’harmonie, au cœur d’un tel réel, ne peut advenir que dans la répétition mimétique de la folie. Le médecin, par exemple, parviendra à saisir le sabre de l’homme menaçant en lui
racontant qu’il va faire la même chose que lui ; le fils du mendiant parvient à communiquer avec son père en lui donnant l’impression qu’il adhère à ses divagations, et ce au travers de
deux mots : « c’est vrai ». Mais de quelle autre véracité nous témoigne l’enfant si ce n’est de l’absurdité de leur état ? Il y a ainsi l’idée d’une folie nécessaire à la subsistance des
individus au sein d’une telle réalité.

Néanmoins, on peut affirmer que si le réalisateur de Ran prend parti pour la fuite dans l’imaginaire de l’enfant-tram, on ne peut pas dire qu’il prend parti pour toute folie. La folie du mendiant est trop grande, ce qui va entraîner indirectement la mort de son fils. Par là,on pourrait penser que le réalisateur veut nous signifier qu’une certaine mesure de la folie,une mesure dans la démesure, semble être elle aussi nécessaire. Le chaos menace donc à
tout instant. Les tics de l’homme habillé comme un notaire sont, de ce point de vue,très révélateurs. En effet, lors de ses crises, la démesure est sur le point d’apparaître, et le temps semble s’arrêter,tous les personnages se figent. Cependant, si on perçoit différents degrés de folie ou, plus simplement, de fuite dans l’imaginaire, tous les personnages ne sont pas fous, bien au contraire. L’exemple de l’homme au regard mort est particulièrement
frappant ; il n’est pas fou, lui, mais dans un état de total décrépitude. Il introduit par là une sorte de démesure puisqu’aucune communication n’est possible avec lui, même au cœur
d’une répétition mimétique. En s’adonnant à la même activité que lui, sa femme ne parvient pas à reprendre contact. Il est semblable à l’arbre séché sur le quel rien ne peut plus avoir d’emprise. C’est un fantôme et, à lui aussi, son sort est joué d’avance. Au cœur du tragique, on a donc cette impression fataliste de destins déjà réglés d’avance ; cela ne fait qu’accentuer cet aspect scandaleux du réel. L’harmonie, comme on l’a vu, est possible,
elle est même souvent bien présente, mais à tout instant menacée par la démesure qui risque toujours de détruire le semblant d’ordre établi au cœur du chaos.

Qu’en est-il, à présent, du rapport des habitants du bidonville avec les autres, qui ne se caractérisent pas par cette extrême pauvreté ? Il semble, dans un premier temps, que Kurosawa s’abstienne de tout commentaire là-dessus. La ville n’est présente qu’en de rares séquences et la bonté paraît bien exister, en témoigne le cuisinier qui donne de la nourriture à l’enfant. Si la bonté d’âme existe, le malheur rattrape cependant tout le temps.
Ainsi, la nourriture donnée par le cuisinier est pharmakon, à la fois remède et poison ; bien cuisinée, elle préserve la vie, mais, au contraire, mal cuisinée, elle est source de mort. C’est,
on le voit encore une fois, cette cruauté du réel qu’il faudrait dénoncer.

Mais Kurosawa ne s’en tient pas à cela ; c’est ici que survient le thème du regard, déjà très important tout au long de notre lecture. En effet, le monde extérieur ne sait pas « regarder » ceux du bidonville, il reste prisonnier des apparences, de ce qui se donne à voir immédiatement. Ainsi, les enfants jettent des pierres à Rokuchan et le policier, venant de l’extérieur, reste incrédule devant le médecin que nie s’être fait volé. Le réalisateur nous invite donc à une double conversion du regard : en tant que spectateur d’une part, et, plus généralement, dans toutes nos relations à autrui. La leçon est magistrale et fondamentale ;
elle en revient au fondement-même de la l’acte philosophique. Dans les autres films de Kurosawa, le salut du monde provient la plupart du temps de la prise de conscience et de la rédemption du personnage principal, comme par exemple dans le dyptique
Yojimbo-Sanjuro. Cependant, dans Dodes’Kaden, la conversion du regard ne peut venir que de l’autre, de celui qui ne vient pas du bidonville ; et elle n’aura pas lieu. Le film se veut donc pessimiste, à rebours du certain optimisme auquel Kurosawa nous a habitués tout au long de ses films. Par là, c’est aussi l’un des plus grands films réalistes.

Dodes’Kaden
Réalisateur : Akira Kurosawa
Musique : Torû Takemitsu
Directeur de la photographie : Yasumichi Fukusawa
D’après le roman de Shugoro Yamamoto "City without seasons".
Acteurs : Yoshitaka Zushi, Kin Sugai, Akemi Negishi…
Durée : 2h15


Accueil Contactez-nous Appel à auteurs Editorial Collaborateurs

Comité Consultatif Articles Equipe cinema-poet

contact@cinema-poet.com

© Cinema-Poet Media Group, 2008-2013 Copyright this business.

All rights reserved.
Hosted by Yahoo!